Je suis une princesse poilue

Crédit photo : Cath Langlois

Crédit photo : Cath Langlois

Par Guy Langlois – J’improvise. Sérieux. Pas juste dans ma vie de tous les jours. Nenon. Sur une scène. J’invente sur le tas des niaiseries, des histoires, des personnages…

Ça fait 14 ans que je fais ça. Et c’est toujours un enfer. Le meilleur enfer qui m’est donné de vivre.

Vous avez sûrement déjà vu un match d’impro? Deux équipes d’une couple de joueurs, habillés en chandails de hockey, avec un arbitre dans le milieu qui ne sourit pas trop, qui tient des cartrons sur lesquels sont inscrits des thèmes, des catégories, des durées… tu expliques ça à un néophyte, et il est perdu. « C’est du théâtre? » « C’est écrit d’avance? » « Pourquoi vous êtes habillés en hockey? » « Faut que tu sois drôle! »

Oui et non. Non. Parce que. Oui et non.

Avec du monde qui ne sait pas ce qu’est l’impro, tu improvises la plupart du temps une réponse.

C’est des sketchs en jogging, diront certains. C’est du théâtre sans textes et sans décors, diront d’autres. Tout ça est vrai. Le jeu de l’impro a été créé en 1977 sous la forme du Théâtre de la LNI par feu Robert Gravel et Yvon Leduc, deux comédiens québécois passionnés de hockey. Voulant mêler leurs intérêts communs pour le sport et le théâtre, ils ont inventé le jeu de l’impro. Un décorum hockey, avec patinoire, arbitre, chandails, qui sert de mise en scène à un spectacle de théâtre improvisé. Brillant.

La formule s’est transformée au fil des années, mais la base est toujours restée la même. Des joueurs créent des histoires après quelques secondes de réflexion sur une scène, devant public. Parce qu’elle est là, la clé : des histoires. Elles sont drôles ces histoires, parfois, souvent même. Très souvent, quand on joue dans les bars. Mais souvent aussi, dans la soirée, se glisse une bonne intrigue dramatique avec des personnages puissants, forts, vrais, créés par des comédiens qui s’écoutent et construisent une trame complexe et captivante. À ce moment, la magie du jeu opère à plein régime. C’est quand on nous demande : « C’est-tu écrit d’avance? » avec de grands yeux, qu’on répond « non », et qu’on voit la réaction qu’on a gagné notre spectacle.

Qu’est-ce qui se passe au juste dans la tête d’un improvisateur d’expérience sur le jeu? Elle est séparée en deux.

D’un côté, le réel. Je suis sur une scène. Je réfléchis à la suite de l’histoire. Je réagis à la réplique de l’autre. Où suis-je en ce moment? Quelle est ma position? Y’avait-il une table devant moi il y a deux secondes et si oui, suis-je en train de m’enfarger dedans?

De l’autre, l’irréel. L’irréfléchi. Le moment présent. Le gag sorti sans même y avoir pensé. Le laisser-aller, comme un saut en bungee. L’abandon et la vulnérabilité du comédien.

Ces deux hémisphères s’allument, s’éteignent et s’entrecroisent en fractions de seconde. Tu réfléchis trop? Tu perds le fil de l’histoire. Tu décroches de ton personnage. Tu ralentis le jeu. Tu agis trop sans réfléchir? Tu perds le contrôle. Tu fais n’importe quoi. Tu rends le jeu désagréable.

On passe notre temps de spectacle à marcher sur le mince fil cohérent entre nos hémisphères. Et quand on arrive au bout de ce fil après trois, cinq, douze minutes, et qu’on a même réussi à faire des pirouettes dessus sans tomber, on est fier. On a réussi.

Non, on ne fait pas juste des jokes. C’est beaucoup, beaucoup plus compliqué.

Ça prend des années de pratique. Ça prend des dizaines d’impros où tu t’es solidement planté, où t’as fait de mauvaises blagues, où tu t’es complètement perdu et que t’as rendu tout le monde confus. Je disais que c’était le meilleur des enfers pour une raison : l’impro, c’est mes plus grandes joies, et mes pires déceptions. Ton nuage sur lequel tu flottes après un excellent match, après avoir reçu l’étoile du public, savoure-le. Parce que le match où rien n’a fonctionné et où t’aimerais te cacher après ta 2e impro, il va arriver. Il arrive toujours. C’est un manège épouvantable qu’on se fait subir, par exprès en plus! Mais on aime tellement, tellement ça. On y retourne, se lancer devant les regards ébahis des gens qui disent : « Moi, je ne serais jamais capable de faire ça! »

Et même après 14 ans, même après 30 ans, on se plante encore. Et on réussit encore. L’improvisateur est le seul à se taper sur les doigts parce qu’il a manqué d’idées ou parce qu’il s’est trompé de nom. C’est un sadique de sa personne. Le public, lui, il aime ça. Toujours. Et toujours, on entend : « Moi, je ne serais jamais capable de faire ça! » Quand t’as la face à terre après un mauvais match, c’est ce qui peut te remonter le moral… te faire rappeler que t’as un talent particulier qui fait rêver.

Avec l’âge et l’expérience, on sourit. On a fait ça pour le plaisir. Pour notre plaisir, et le vôtre. Et toutes les histoires éphémères qu’on vient de créer vont tranquillement s’évaporer dans l’imaginaire. Et c’est correct comme ça.

Moi, ce soir, je peux être un infirmier aveugle, un homme des cavernes avec du vocabulaire, une petite geisha cochonne, un chevalier bègue, un mécanicien trop sensible, une princesse poilue… et tout le monde va trouver ça normal. J’ai ce pouvoir-là, d’être n’importe qui, sauf mon petit moi un peu plate. D’être un personnage disjoncté, qui vivra une vie infiniment plus courte que la mienne. Mais sûrement plus satisfaisante, au final.

Vous, votre vie, ce soir, elle ressemble à quoi? 😉

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2 Comments

  1. Merci Guy,

    Tu résumes tout et très joliment. Notre enfer de jouteur qui se transforme en un instant en paradis. Ce fil sur lequel on se tient tous, le temps d’une histoire de vie, comme des oiseaux. Vu d’en bas, ça semble facile, mais sur le fil, on sait qu’on peut prendre une décharge à tout moment.

    « Des sketch en jogging », j’aime bien aussi.

    Des becs au Charrues!

    Michael

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