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Par Guy Langlois

 

Quand j’étais petit, ma télé avait 35 postes. Passé le 36, ça commençait à neiger. On parle des années 90, l’ingrate génération Y, qui a grandi avec les Tamagotchis et le fluo. Mes parents n’avaient pas grand-chose, mais assez pour me payer le câble. À moi. Enfant unique et heureux que j’étais à 5 ans. Moi. MOI. Roi et maître de l’appartement au tapis rose dans le salon. Avant que des ingratitudes arrivent dans mon existence, communément appelés « frère » et « sœur », j’étais tout. J’étais le seul enfant à tolérer, j’étais le seul à pouvoir jouer au Nintendo et j’étais la seule face dans les cassettes qu’enregistraient mon père avec sa f-huge caméra (portable et so lightweight. Elle ne pèse presque rien! Regardez ce bloc de ciment industriel utile pour retenir la chaîne d’une ancre de navire, et le poids de cette caméra. Je ne vois pas de différence! *Applaudissements*)

 

C’est donc avec une fierté empreinte de pur égoïsme enfantin que je pouvais m’abandonner au visionnement des 35 postes pas neigeux de mon câble de riche. Mes parents m’ont assis devant la télé et sont revenus me voir quand j’ai eu environ 16 ans. Entre les deux, j’ai appris le monde. J’ai appris comment les adultes parlaient dans la boîte, et j’ai essayé de parler comme eux dans la vie réelle. T’sais, celle qui n’est pas celle de la télé… Des regards d’incompréhension et des rires moqueurs s’en suivirent lorsque je me mettais à imiter Guy Mongrain divertissant un public de matantes aux cartons bicolores œuf/enveloppe. Un gamin ne pouvait pas parler comme ça. Mais pour moi, c’était ça, le réel. À force de regarder les mêmes émissions passer en reprises, je venais qu’à apprendre par cœur des introductions, des conclusions, des répliques de personnages et des jingles de publicité. Et à toujours les répéter, dans la vie réelle, sous les plaisanteries, pensant que la vie réelle et la télé étaient toujours un seul et même monde. J’étais autiste? Non! Me semble que c’est clair : j’étais l’extension de Guy Mongrain dans sa version 5 ans et demi. Cliss, on porte le même prénom! Ça veut toujours ben dire queq’ chose viarge.

 

C’est beau, l’enfant naïf qui veut parler comme une grande personne et qui s’imagine que la vie est comme le gros plateau de Que le meilleur gagne. Mais je ne connaissais rien du bonheur avant de passer mes vacances d’été et de Noël chez ma grand-mère au Saguenay. Elle, elle avait le canal 4.

 

Le canal 4… (insérer un écho et un effet sonore cheap de flashback)

 

Au Saguenay (que j’appelais affectueusement Chicoutimi. Peu importe. Jonquière, Kénogami, Arvida, Chicoutimi, pour moi c’était une seule place : Chicoutimi), le canal 4 était mon exutoire. Quand ma cousine Caroline ne voulait pas venir jouer avec moi (parce qu’elle avait quand même 10 ans de plus et que son intérêt envers les petits gars ne se résumait pas qu’à moi mais aussi à des petits gars plus vieux dans lesquels elle désirait davantage plonger sa langue que de jouer aux quilles en plastique avec son petit cousin), je me rabattais sur des heures de visionnement du canal 4.

Le canal 4. Le canal des infopubs en continu. 24 heures d’infopubs par jour et par nuit, en rotation constante, dans la plus pure tradition de la chose.

 

Hééé. Hééé que j’en ai bouffé du poêlon antiadhésif.

 

J’m’en suis-tu gavé un peu de Ab-Whatever? De plats allant au micro-ondes et de couteaux qui coupaient un ananas sans effort comme une lame chaude dans du beurre? De la médecine des oreillers moelleux expliquée par un docteur chinois aux méthodes ancestrales et coûteuses, aux fers plats du renommé coiffeur Chose Là qui mettaient en valeur des madames qui sourissent en se faisant laminer le cuir chevelu? Plusieurs fois dans la même journée, ça venait, et ça revenait. Avec un point commun qui unissait l’ensemble : la mauvaise traduction. Le bonheur d’entendre le gros chef états-unien se vanter qu’il pouvait faire cuire un poulet gros comme une vache en 4 minutes et quart dans son nouvel autocuiseur EZ-Rapid-ChickenBigLikeaCow du chef USA avec un enthousiasme à faire reculer les murs du studio d’Oprah de 25 pieds, alors que la voix francophone par-dessus se plaçait confortablement de l’autre côté du spectre de l’excitation en décrivant la scène comme un tournoi de pétanque de handicapés du 3e âge sur les calmants.

Un monde de dichotomies.

Non seulement ça, mais les appareils fonctionnaient si bien, étaient si beaux, avaient l’air si bons. Moi aussi, je voulais en faire des omelettes en battant mes œufs dans un Magic Bullet. J’aurais probablement souffert de brûlures au 3e degré en essayant d’utiliser le poêle à l’âge que j’avais, mais MAUDIT QUE MES OMELETTES AURAIENT ÉTÉ FLUFFY.

J’étais-tu assez fasciné par le public qui applaudissait la tomate? Ils applaudissent la tomate parce qu’elle est bien coupée! Le public grimpe sur sa chaise pour la tomate bien coupée!

 

Les réalisations scientifiques des 80 dernières années?

On s’en sacre-tu.

LA TOMATE EST BIEN COUPÉE! Grâce au EZ-Knive-cutter-de-tomates-en-p’tit dés-sans-que-le-jus-explose-de-toué-bor’.

 

J’étais carrément pas le public cible. Pour citer Pérusse : « Tout le monde sait qu’un enfant de 7 ans est toujours le premier à se commander 15 000 piasses d’armoires. » Mais le grand monstre de la publicité venait davantage me chercher que les petits monstres des dessins animés. Et encore une fois, je répétais ce que j’entendais, comme si la réalité et la publicité étaient une seule et même chose.

 

… Quoi que…

 

J’ai eu une enfance fuckée.

Mais ça m’a aidé à devenir l’entertainer que je me plais à croire être.

 

Mon travail, aujourd’hui, consiste, en partie, à vendre des choses à du monde. Les voitures sont toujours redessinées. Les plats sont toujours succulents. Les services sont constamment de pointe, les produits de qualité et l’équipe est toujours heureuse de vous accueillir.

En quelque sorte, je vous incite à applaudir la tomate.

 

Tout ça est normal, pour un adulte. On dit.

 

À 5 ans?

 

Peut-être que si Yogi l’Ours avait vendu des Tupperware…

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