Depuis deux jours, je suis en état perpétuel d’émerveillement!  Je redécouvre la vie avec de nouvelles oreilles… puisque je me suis offerte une nouvelle audition pour Noël! J’ignore depuis quand ça traine : est-ce une tare de naissance ou l’ai-je perdue en cours de route? Mes oreilles d’adolescentes ont-elles trop saigné à coup de Solidrok? Les ai-je abandonnées sur la route 666 où elles gisent entre deux bouteilles de spray-net?

Après 46 ans de mystère, j’ai décidé de prendre le taureau par les cornets. Et j’ai (enfin, diront mes interlocuteurs quotidiens) accepté, après mûre réflexion, après tant d’années de répétitions, de lecture sur les lèvres et de stratégies de compensation, de me doter d’un appareillage auditif binaural. J’ai relégué les « hein? » et les « quoi? » aux oubliettes pour avancer, toute ouïe, vers l’avenir.

Magasiner de nouvelles oreilles? Allai-je opter pour le modèle pointu à la Monsieur Spock, le style elfe bleu d’Avatar ou encore, les petites écartées de Garou? Dans un élan nostalgique, j’aurais pu choisir les portes de grange! Mais la réalité me ramène aux conseils judicieux de l’audioprothésiste (du Groupe Forget) pour me jeter sur le modèle intra-auriculaire le plus discret possible. S’harmonisant à la blondeur de ma chevelure et relié à mon oreille interne par le biais d’un minuscule fil transparent. Discrétion assurée : je pourrai entendre en paix.

J’appréhendais le jour J un tantinet.  Parce qu’au fil des années, ma personnalité s’est forgée autour de ce handicap. Mon rire tonitruant, ma voix forte et mon exubérance deviendront-elles choses du passé? Ma bulle réconfortante de silence et de déni éclatera-t-elle au son des mille-et-un bruits du quotidien? Parce que la surdité a quelque chose d’enveloppant. Elle nous permet parfois de trier ce que l’on désire entendre ou pas. Elle nous permet d’éviter des questions, de fuir l’agacement.

Avec le temps, je me suis habituée à écouter la télé avec des sous-titres, à rire aux bons moments même si j’avais manqué quelques passages d’une longue histoire complexe, à lire sur les lèvres, à me retirer plutôt qu’à insister pour ne pas me faire démasquer. J’ai appris à vivre autrement, coupée des nuisances auditives, mais aussi des murmures d’enfants, des chants d’oiseaux et du souffle du vent. La nature peut être si douce parfois. J’avais oublié ça.  J’ai aussi appris à vivre avec la peur de manquer une information importante, le manque de confiance associé à mon incompréhension, la crainte d’avoir l’air niaiseuse parce que je ris au mauvais moment. Bref, plus le temps avançait, plus j’étais sourde et plus je ressentais le manque créé par ma situation. Il était temps d’agir.

Voilà donc le jour tant attendu. J’installe, avec nervosité, l’appareil dans mes oreilles pour la première fois. Le premier mot qui me vient en tête : l’ouverture. Tout me semblait soudainement si clair. Le premier son que j’entendis fût le froissement de mes vêtements et celui de mes cheveux sur mon manteau. Mon premier sursaut auditif fût occasionné par le vrombissement de l’imprimante. Et ce n’était que le début d’une suite incroyable de découvertes : le bruit généré par mes gestes lorsque je suis au volant, l’eau qui éclabousse sous l’auto, le son assourdissant de l’eau qui coule du robinet, le craquement d’une coquille d’œuf que l’on casse…

Aussi ridicule que cela puisse paraitre, il y a un son qui m’a ému aux larmes : le son d’une clémentine que l’on épluche. Je n’avais jamais entendu le bruit que fait la pelure en décollant du fruit…  Et que dire de cette vague de bien-être que j’ai répandue autour de moi. Ma voix plus basse, plus douce et ce, même au téléphone. Je n’ai plus besoin de crier pour m’entendre.

Depuis deux jours, mon ouïe est en état d’hyperstimulation.  Je redécouvre le nouveau visage du silence. Et désormais, je suis en mesure de l’apprécier autrement, puisque dans ce monde rempli de sons, je sais vraiment à quoi il ressemble. Je n’y suis juste plus emmurée.

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